LA POCHE ET LA MAIN

UN : Ce que vous en avez, des noix ! dites donc !

DEUX : Plein ma poche.

UN : Eh ben ! Jamais on n’arrivera à manger tout ça. C’est qu’elle est grande votre poche !

DEUX : C’est une poche à soufflets.

UN : Vous vous habillez pratique. Votre tailleur c’est qui ?

DEUX : Je m’habille toujours chez Marron, parce que pour le complet, c’est la couleur que je préfère. On peut se rouler dans n’importe quoi, personne n’y voit rien. Mais il n’y a que le complet qui soit de chez Marron. Les poches, je les fais toujours poser après, par un spécialiste. Vous voyez : une poche pour chaque chose, il n’y en a pas une pareille. Une poche pour la main droite, une poche pour la main gauche, et pour y mettre la main droite, dans la poche de gauche, faut pas y penser, on n’y arrive pas.

UN : Forcément, faudrait que vous vous tordiez en spirale. Ou alors que vous vous mettiez à l’envers dans votre pantalon.

DEUX : Vous voulez rire. Même en me mettant à l’envers dans mon pantalon, ma main droite n’entrerait pas dans ma poche gauche. C’est comme si vous vouliez y mettre une orange, elle n’y tiendrait pas. C’est des poches sur mesure. À l’intérieur, c’est fait comme des gants.

UN : Et alors ?

DEUX : Eh ben, c’est comme si je voulais mettre ma main droite dans un gant gauche, c’est pas possible.

UN : Pourquoi ? Vous n’avez pas les deux mains faites pareilles ?

DEUX : Comment ! « Je n’ai pas les deux mains faites pareilles ! » Elles sont aussi pareilles que les vôtres, mes mains. Regardez. Si on ne les voyait pas ensemble, on les prendrait l’une pour l’autre, tellement elles se ressemblent.

UN : Si elles se ressemblaient tant que ça, elles pourraient entrer dans le même gant.

DEUX : Oui. Y a quelque chose de pas normal, là-dedans. Montrez-moi voir les vôtres.

UN : Moi c’est pas pareil, j’ai des poches ordinaires, des poches de chez Poche, où on peut mettre n’importe quoi. Ça ne me gênerait pas si mes deux mains n’étaient pas tout à fait semblables. Je pourrais mettre mon pantalon à l’envers tout de même.

DEUX : Ben vous voyez, ça trompe, les mains. On a l’impression comme ça, qu’elles se ressemblent, et même on serait embêté s’il fallait dire ce qu’elles ont de différent, et puis…

UN : Ce qu’elles ont de différent surtout, la main droite et la main gauche, c’est qu’elles ne sont pas situées au même endroit.

DEUX : Ça c’est vrai. Mais il y a autre chose, c’est qu’en réalité, elles font semblant de se ressembler. Regardez bien.

UN : Oui, vous avez raison. Elles font semblant. Laquelle des deux croyez-vous qui imite l’autre ?

DEUX : Sais pas. Ça doit être la plus jeune qui imite la plus vieille.

UN : Pas possible. Moi, mes deux mains, elles ont le même âge.

DEUX : Quel âge elles ont ?

UN : Le même âge que moi.

DEUX : En tout cas, vos mains, elles sont comme les miennes : elles s’imitent très mal.

UN : Oui. Ça serait plutôt le contraire d’une imitation. Parce que plus je les regarde, plus je trouve qu’elles sont différentes. Au point qu’il y a rien de plus différent de ma main droite que ma main gauche.

DEUX : C’est bien simple, entre les deux, il n’y a que des différences. C’est même une réussite, d’arriver à être dissemblable à ce point-là.

UN : Vous croyez qu’elles l’ont fait exprès ?

DEUX : Sûrement. Y a une main qui s’est dit : faut pas que je sois comme l’autre main et elle a pris exactement le contre-pied.

UN : Oui. C’est drôle. Comme moyen d’arriver à se ressembler, c’est pas banal, ça. Comme quoi il n’y a rien qui ressemble à une chose que le contraire de cette chose.

DEUX : Oui. C’est riche d’enseignement, d’être bimane. On n’a qu’à regarder ses deux mains pour se rendre compte que l’esprit de contradiction est tout de même capable d’obtenir de beaux résultats.

UN : Tenez, votre main droite, eh bien, elle ressemble bien plus à ma main droite que ma main gauche.

DEUX : C’est pour ça qu’il faut être deux pour se serrer la main. Vos deux mains toutes seules, elles n’auraient jamais l’idée de se serrer la main.

UN : Elles pourraient pas, regardez : elles ne vont pas ensemble. Elles n’entrent pas l’une dans l’autre.

DEUX : Et c’est encore un enseignement, ça. Le bon Dieu, s’il avait voulu nous faire comprendre qu’il faut se serrer la main les uns les autres, il ne s’y serait pas pris autrement. Parce que je ne sais pas si ça vous fait comme à moi, mais moi, rien que d’avoir essayé de me donner une poignée de main, eh ben ça me donne des envies de main droite dans ma main droite.

UN : Tenez, voilà la mienne.

DEUX : Bonjour. Comment ça va ?

UN : Pas mal et vous ?

DEUX : Oui. C’est un peu bête de se dire ça, comme ça.

UN : C’est un réflexe. Ce doit être comme ça que la vie sociale a pris naissance chez les hommes. Comme ils ne pouvaient pas se serrer la main chacun tout seul dans son coin, ils ont eu l’idée de se serrer la main entre eux, alors fatalement, ils se sont dit : bonjour comment ça va. À partir de ce moment-là, ils se sont mis à causer. La glace était rompue.

DEUX : Et ça, ça ! Ce n’était possible que pour le genre humain, justement ! Parce qu’il fallait au moins avoir deux mains, ce que n’avaient pas les éléphants par exemple, qui sont tellement intelligents par ailleurs…

UN : Les éléphants, y a un facteur qui joue, c’est la trompe.

DEUX : Oui… Et il fallait pas non plus en avoir plus de deux, des mains. Parce que, regardez les singes qui en ont quatre, eh bien rien ne les empêche de se serrer la main droite tout seul avec l’autre main droite, la main droite du pied. Résultat, les singes sont restés des singes, et pour la vie sociale, ils lui ont dit adieu. Tandis que nous, on n’est pas restés des singes, vu qu’on avait des pieds.

UN : Comment, « on avait des pieds ! » Mais mon cher, on les a toujours ! Jetez un coup d’œil par terre, ils sont là.

DEUX : Eh oui ! Solides au poste. Dans leurs chaussures.

UN : Oui. Sacrifiés, dans un sens, car ce ne doit pas être bien drôle, l’existence du pied. Le soulier comme confort, on a beau faire, ça ne vaut pas le gant. Ça ne vaut pas la poche.

DEUX : Pauvres pieds, qu’on ne met jamais dans ses poches. Qui ne se serrent jamais entre eux. Comme ils sont loin de nous !

UN : Rien de moi n’est plus loin de moi que mes pieds. Quelle tristesse dans leur exil…

DEUX : Et pourtant c’est sur eux que repose le genre humain, c’est à eux que nous devons d’être mieux que des singes, et c’est parce que nos pieds sont captifs que nous avons les mains libres !

UN : Et la tête ! Libre. Car finalement, les singes, qui paraissent plus doués que nous pour un tel exercice, ce n’est pas eux qui jouent du piano à quatre mains : c’est nous.

DEUX : Tout de même, il faudra que je demande à mon spécialiste s’il ne pourrait pas me faire des poches à pied, dans mon complet Marron.

UN : Non. Il ne faut pas les habituer à la paresse, les pieds. « Qui se promène les pieds dans ses poches, il arrive qu’il croie marcher encore, cependant que déjà, et sans que rien l’en avertisse, il rampe. »

DEUX : Quoi ?

UN : C’est un dicton du folklore cul-de-jatte.

DEUX : Enfin, tout ça pour vous dire qu’en ce qui concerne les noix, on ne mourra pas de faim ; ma poche à noix, on ne pourrait plus y loger une noisette, tellement elle est pleine.

UN : Vous en avez des poches !

DEUX : Et encore, il y en a que vous ne voyez pas. Il y en a des secrètes. J’ai quelque part par là une poche à cœur, par exemple.

UN : Vous avez des cœurs dedans ?

DEUX : En ce moment, je n’en ai pas beaucoup. Je n’arrive plus à en trouver. Je n’ai qu’un cœur dans ma poche à cœurs, mais faut dire qu’il est plutôt lourd.

UN : C’est le cœur à qui ?

DEUX : C’est le cœur à moi.

UN : Et ça, c’est une poche à quoi ?

DEUX : C’est une poche à poches. C’est là que je range les poches dont je ne me sers pas.

UN : Et qu’est-ce que vous avez encore comme poche secrète ?

DEUX : La grande…

UN : La grande ?

DEUX : La grande poche. La poche à moi, la poche à vous. La poche à nous, quoi.

UN : Si elle était si grande que ça, cette poche, on devrait la voir.

DEUX : C’est que vous ne regardez pas où il faut.

UN : Où est-elle cette grande poche ?

DEUX : Je ne sais pas où elle est. Mais nous on est dedans.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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